Il
a trouvé dans sa boîte aux lettres la petite enveloppe bleu marine
qu’il connaît si bien pour l’avoir reçue tant de fois.
L’adresse est écrite au feutre blanc. L’écriture est élégante
et décidée. Ce qui lui avait fait dire la première fois que la
femme qui lui écrivait savait ce qu’elle voulait. Parce que
c’était forcément une femme, un homme n’aurait jamais eu cette
coquetterie. Il l’avait déposée sur le guéridon de l’entrée,
sans l’ouvrir, et il s’était amusé à deviner qui la lui avait
envoyée. Et puis, n’en sachant rien, il l’avait ouverte.
Délicatement. Il en avait extrait une feuille de la même couleur,
pliée en quatre, écriture à l’intérieur, l’avait dépliée et
avait lu :
Et
rien d’autre. Un croissant de lune terminé par un petit serpentin
en guise de signature.
Une
erreur de destinataire ? Non, c’était bien son adresse sur
l’enveloppe. Une plaisanterie ? Mais venant de qui ? Le
cachet de la poste était illisible donc rien à attendre de ce
côté-ci. Il était un célibataire endurci, alors de doux moments
passés avec une femme, il s’en souviendrait. Bah, une timbrée
sans doute ! s’était-il dit.
Il
avait replié la lettre soigneusement, l’avait remise dans
l’enveloppe, relu une nouvelle fois l’adresse et il l’avait
rangée dans un tiroir. Il ne l’avait pas jetée au panier, mi
amusé, mi intrigué. Les jours ont passé, il l’a oubliée.
Le
mois suivant, deuxième lettre en tous points identiques à la
première. Ce jour-là, une fois ouverte il l’avait lue et rangée
avec l’autre sans y prêter plus d’attention. Il avait des soucis
de trésorerie dans son entreprise et cela lui occupait suffisamment
l’esprit.
Seulement,
tous les mois, à date fixe, la lettre arrivait. Que va en penser le
facteur, s’est-il demandé un jour. C’est que dans une petite
ville comme la sienne, le facteur finit par connaître ses habitants,
par courrier interposé. Du moins ceux qui sont sur sa tournée. Ça
risquait de devenir gênant. Est-ce qu’un facteur a un devoir de
réserve comme les médecins et les prêtres ? Il n’en savait
rien. Que pouvait-il faire ? Pas grand-chose si ce n’est rien
du tout.
Et
puis il a fini par attendre cette petite enveloppe bleu marine. Il
comptait les jours qui le séparaient de son arrivée. Il comparait
les écritures d’une lettre à l’autre.
Tiens,
elle est plus nerveuse ce mois-ci et il était nerveux pendant tout
le mois.
Tiens,
elle est plus relâchée, elle doit être fatiguée, alors…
Il
gérait son entreprise en bon père de famille. Plus de souci de
trésorerie, une entente cordiale entre salariés et hiérarchie,
bref tout aurait été pour le mieux sans cette maudite enveloppe
bleu marine qui un jour ne vint plus. Et cette enveloppe était
devenue pour lui le corps même de la femme qui lui écrivait. Un peu
comme l’hostie représente le corps du Christ.
Le
premier mois, il s’est étonné mais il a attendu, impatient.
Le
deuxième mois, il s’est vivement inquiété, elle est malade.
Le
troisième mois, il en était sûr, elle était morte.
Il
fallait l’enterrer. Il a pris une boîte à chaussures, a mis
toutes les enveloppes dedans et il s’est dirigé vers le cimetière,
une pelle à la main. Il a choisi un endroit de terre à l’écart
des tombes et il a creusé. Il a renversé le contenu de la boîte au
fond du trou, l’a rebouché et en guise de pierre tombale, il a
retourné la boite sur laquelle il a écrit :
En
souvenir des doux moments passés ensemble.