jeudi 23 novembre 2023

Aïe ! a crié chaque branche coupée

Tu étais trop haut  a dit le sécateur

Mais mon ombre était utile les jours de grand soleil !

Elle reviendra, a dit la main qui tenait le sécateur

Il faudra attendre longtemps !

La vie n'est que patience a dit l'homme dont la main tenait le sécateur


Il a fait bien chaud cet été-là !


dimanche 28 août 2022

Courrier

Il a trouvé dans sa boîte aux lettres la petite enveloppe bleu marine qu’il connaît si bien pour l’avoir reçue tant de fois. L’adresse est écrite au feutre blanc. L’écriture est élégante et décidée. Ce qui lui avait fait dire la première fois que la femme qui lui écrivait savait ce qu’elle voulait. Parce que c’était forcément une femme, un homme n’aurait jamais eu cette coquetterie. Il l’avait déposée sur le guéridon de l’entrée, sans l’ouvrir, et il s’était amusé à deviner qui la lui avait envoyée. Et puis, n’en sachant rien, il l’avait ouverte. Délicatement. Il en avait extrait une feuille de la même couleur, pliée en quatre, écriture à l’intérieur, l’avait dépliée et avait lu :

  • En souvenir des moments passés ensemble, si doux, n’est-ce pas !

Et rien d’autre. Un croissant de lune terminé par un petit serpentin en guise de signature.


Une erreur de destinataire ? Non, c’était bien son adresse sur l’enveloppe. Une plaisanterie ? Mais venant de qui ? Le cachet de la poste était illisible donc rien à attendre de ce côté-ci. Il était un célibataire endurci, alors de doux moments passés avec une femme, il s’en souviendrait. Bah, une timbrée sans doute ! s’était-il dit.

Il avait replié la lettre soigneusement, l’avait remise dans l’enveloppe, relu une nouvelle fois l’adresse et il l’avait rangée dans un tiroir. Il ne l’avait pas jetée au panier, mi amusé, mi intrigué. Les jours ont passé, il l’a oubliée.


Le mois suivant, deuxième lettre en tous points identiques à la première. Ce jour-là, une fois ouverte il l’avait lue et rangée avec l’autre sans y prêter plus d’attention. Il avait des soucis de trésorerie dans son entreprise et cela lui occupait suffisamment l’esprit.


Seulement, tous les mois, à date fixe, la lettre arrivait. Que va en penser le facteur, s’est-il demandé un jour. C’est que dans une petite ville comme la sienne, le facteur finit par connaître ses habitants, par courrier interposé. Du moins ceux qui sont sur sa tournée. Ça risquait de devenir gênant. Est-ce qu’un facteur a un devoir de réserve comme les médecins et les prêtres ? Il n’en savait rien. Que pouvait-il faire ? Pas grand-chose si ce n’est rien du tout.


Et puis il a fini par attendre cette petite enveloppe bleu marine. Il comptait les jours qui le séparaient de son arrivée. Il comparait les écritures d’une lettre à l’autre.

  • Tiens, elle est plus nerveuse ce mois-ci et il était nerveux pendant tout le mois.

  • Tiens, elle est plus relâchée, elle doit être fatiguée, alors…


Il gérait son entreprise en bon père de famille. Plus de souci de trésorerie, une entente cordiale entre salariés et hiérarchie, bref tout aurait été pour le mieux sans cette maudite enveloppe bleu marine qui un jour ne vint plus. Et cette enveloppe était devenue pour lui le corps même de la femme qui lui écrivait. Un peu comme l’hostie représente le corps du Christ.


Le premier mois, il s’est étonné mais il a attendu, impatient.

Le deuxième mois, il s’est vivement inquiété, elle est malade.

Le troisième mois, il en était sûr, elle était morte.


Il fallait l’enterrer. Il a pris une boîte à chaussures, a mis toutes les enveloppes dedans et il s’est dirigé vers le cimetière, une pelle à la main. Il a choisi un endroit de terre à l’écart des tombes et il a creusé. Il a renversé le contenu de la boîte au fond du trou, l’a rebouché et en guise de pierre tombale, il a retourné la boite sur laquelle il a écrit :


En souvenir des doux moments passés ensemble.

dimanche 5 juin 2022

Mystères


Mathilde est une vieille paysanne. Elle vit seule à la sortie du bourg dans une minuscule maison avec un p'tit bout de cour, juste assez grande pour avoir un clapier avec deux/trois lapins et une poule nommée Cocotte qui lui donne tous les matins, un œuf. Elle lui a installé un nid douillet, à l'abri de la pluie et du vent, dans un renfoncement. C'est presque à heure fixe qu'elle lance son cri, fière d'avoir encore pondu. Après avoir avalé son bol de café, Mathilde va le ramasser. Elle remercie Cocotte, lui donne sa ration de grain et remplit sa gamelle d'eau. C'est un rituel entre elles deux.


Or un matin, Mathilde a trouvé deux œufs. Ben ça alors ! Elle a regardé sa poule avec attention, elle ne semblait pas différente des autres matins. Les œufs dans son tablier, elle est rentrée, les a déposés sur la table, les a inspectés, les a soupesés. Ils se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. C'était bien sa Cocotte qui les avait faits. Le lendemain matin, même chose. Encore ! Et le matin suivant.


Ce jour-là était jour de marché au village. Alors qu'elle attendait son tour devant l'étal du boucher, elle a entendu sa voisine, la grosse Dondon, celle à qui elle n'adresse plus la parole depuis ... ne sait plus très bien quand ... ne sait peut-être même plus pourquoi ... se plaindre que sa poule ne pondait plus. Ça fait bien trois jours ! Mathilde n'a pas bronché. Faudrait p't'être l'amener au coq ! ont dit les commères.


C'était donc l'explication.


Mathilde, pensant que c'était sa Cocotte qui avait pondu les deux œufs, les avait mangés. Depuis trois jours, elle mangeait l’œuf de la poule de la grosse Dondon ! Et s'ils étaient empoisonnés ! D'un seul coup, elle s'est sentie toute chose. La tête lui a tourné. L'estomac chamboulé, elle a senti ses forces lui manquer. Elle s'est allongée sur son lit. Plus elle y pensait, plus elle sentait le poison faire son effet. Elle allait mourir, c'était sûr.


Quand le serrurier à ouvert la porte, à la demande du maire, on a trouvé le corps de Mathilde étendu sur son lit. Morte de mort naturelle, de vieillesse a déclaré le médecin appelé pour constater le décès.


C'est une belle mort ! a dit sa voisine en ramassant les œufs.

vendredi 13 mai 2022

Chaumont-sur-Loire



    Voilà, l'annonce est tombée. À partir de ce soir minuit, confinement total pour quatre semaines. On va tourner en rond. Certes on a de la place pour tourner en rond. On peut même tourner en carré, en diagonal, en pointillé, sur une jambe ... mais quand même, ça va être dur ! 

    Mademoiselle vit dans une aile du château, Monsieur dans une autre et pendant quatre semaines ils ne doivent pas se croiser car Monsieur et Mademoiselle sont fâché.es, très fâché.es. C'est à cause de l'héritage. Elle le voulait rien qu'à elle puisqu'elle était l'aînée. Lui le voulait rien qu'à lui puisqu'il était le garçon. 

    Pourtant, du temps du père qu'elle et lui chérissaient, l'entente était parfaite. Elle était l'aînée. Lui était le garçon. Et le père ne faisait aucune différence. Quelle idée il a eu de mourir ! 

    Quand le notaire a lu son testament les faisant héritiers à égalité de ce petit bien immobilier qu'il leur léguait. qu'il leur interdisait de vendre, de transformer, de couper en deux, elle et lui l'ont haï. Très fort. Et elle a haï son frère. Et lui a haï sa sœur. 

    Comme quoi, hériter d'un modeste château, comme celui de Chaumont sur Loire, ce n'est pas une sinécure.

dimanche 1 mai 2022

Le Jarvousi

 Elle était de Marseille. 

N'avait pas d'âge. La seule chose que l'on savait d'elle c'est qu'elle avait vu, de ses yeux vu, la sardine qui avait bouché le port. Elle en parlait souvent et on aimait l'écouter ... et rêver. 

Quand elle a su qu'à Roukrakt il y avait le plus grand oiseau de la terre, le Jarvousi, elle a fait son baluchon et elle est partie. Mais où est Roukrakt ? Nul ne le savait. 

Elle a donc suivi son instinct, ce guide qui ne l'avait jamais trompée. Oh ! elle en a fait du chemin pour trouver. Elle en a traversé des pays. Des chauds. Des froids. Des ni chauds ni froids que l'on dit tempérés. Elle en a traversé des lacs, des océans. Elle en a traversé des déserts, des forêts immenses ... Elle en a vu, elle en a vu ! 

Et puis un beau matin, elle est arrivée au pied d'une falaise, haute, très haute. Une falaise qui dominait une vaste prairie d'herbe rase. Tout autour, la forêt. À l'autre extrémité, un étang où, le soir venu, les animaux allaient boire. C'était là qu'elle devait le rencontrer, le Jarvousi, alors elle s'est assise et elle a attendu. Ça lui avait pris des années mais comme elle n'avait pas d'âge, c'était sans importance. 

La journée a passé sans qu'il se manifeste. Elle n'entendait que le bruit des sabots d'une bête qui traversait à vive allure. Une bête qui devait savoir que là-haut, des yeux guettaient. Ce soir-là, les animaux sont arrivés par petits groupes de deux ou trois. La nuit est tombée et toujours pas d'oiseau. 

Le lendemain, calme plat jusqu'au moment où le soleil commençant à descendre, un troupeau de buffles sorti de la forêt s'est dirigé vers l'étang. C'est alors que le Jarvousi lança son cri, un cri énorme, monstrueux qui alla rebondir sur le toit du monde pour redescendre en échos successifs. Il déploya alors ses ailes, des ailes qui recouvrirent la prairie toute entière et cachèrent le soleil. Ce fut presque la nuit. Il tournoya au-dessus du troupeau paralysé. Il n'avait plus qu'à piquer sur lui, emporter une des bêtes pour la dévorer là-haut, sur la falaise. 

Elle avait vu le Jarvousi. Vu de ses yeux vu et elle aimait en parler. On l'écoutait ... et on rêvait. 

Elle était de Marseille

mercredi 27 avril 2022

Le panneau

 


- Comment elle fait la voiture pour rester sans tomber ? a demandé Louisig à Fanch, son père.

- Il est bien décoré ce panneau avec le lierre ! a admiré Marivonig, femme de Fanch et mère de Louisig.

- On dirait qu'y a un quai au bout du chemin ! a dit, étonné, Yann, fils de Fanch et de Marivonig et frère de Louisig.

- C'est pas vrai, y'a pas de quai, y'a des rochers ! a répondu Louisig. Hein papa c'est vrai qu'y a pas de quai ?

- Et puis, il ne cache pas le danger, vraiment il décore bien ce lierre !


C'est la promenade dominicale. Louisig a fini sa sieste. Tout le monde s'est chaussé, vêtu pour la pluie et le soleil, ici, on ne sait jamais le temps qu'il peut faire. Et la famille a pris le sentier des douaniers jusqu'à la côte.


- Vous restez près de nous les enfants, vous avez vu le panneau, il y a du danger ! a prévenu Fanch.

- On verra la voiture qui ne tombe pas ? a demandé Louisig.

- Mais non, idiote, la voiture qui ne tombe pas, elle est sur le panneau ! a répondu Yann à sa soeur.


Sœur qui s'est mise à pleurer.

- Papaaaa ! Yann y m'a traitée d'idiooooote !

- .../...


C'est une promenade comme il y en a toujours eu et comme il y en aura toujours. Une promenade familiale et dominicale.



Qui pourrait se douter ...

 



Vous avez devant vous une piètre reconstitution de squelette. Une caricature de squelette. Risible. Pitoyable. Je le reconnais mais ...


Savez-vous que j'ai été un fier destrier qui galopait crinière au vent, naseaux fumants par monts et prairies. Si rapide que l'on n'entendait que le bruit de mes sabots.


Savez-vous que le plus grand chasseur de loup des Montagnes Noires m'a monté des journées entières. Quand je coursais un loup, il n'en réchappait pas.


Savez-vous que mon hennissement s'est entendu sur des lieues à la ronde. Effrayant les enfants. Alertant de mon passage la population qui devait se garer.


Savez-vous que la couleur fauve de ma robe a été admirée de tous. Que j'ai eu une nombreuse descendance.


Je vous le dis mais vous ne me croyez pas Vous ne croyez que ce que vous voyez et ce que vous voyez est grotesque.


Alors hommes, femmes, enfants, vous pouvez rire de moi, il y a de quoi. Je ne m'en offusque pas. Moi seul sait qui je fus et j'aime me souvenir de ces temps de gloire. Sans nostalgie. Ce qui n'est plus n'est plus mais il a été et il le restera.

mardi 26 avril 2022

Le tricot

 




Une maille endroit, une maille envers.

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai eu entre les mains des pelotes de laine. Leur contact m’en est précieux, par leur douceur et leur mollesse. Elles se recroquevillent sous la pression de mes doigts. D’une pelote aux rondeurs généreuses, je peux en faire une petite chose difforme et rabougrie ou une boule bien dure.

Une maille envers, une maille endroit.

J’en ai tricoté de toutes les couleurs, de toutes les grosseurs, de toutes les textures. De la pure laine à la fibre synthétique, en passant par le coton et la soie. Des tricots, j’en ai fait de toutes sortes, depuis la layette de bébé jusqu’au pull-over en passant par l’écharpe, le bonnet, les gants, les chaussettes.

Une maille endroit, une maille envers.

De mes tricots, tout le monde y a eu droit au moins une fois dans sa vie. Content ou pas content. Mais le plaisir de tricoter était pour moi. Plaisir de transformer un fil en un vêtement. Plaisir de créer. Plaisir de penser, de rêver en faisant …

Une maille envers, une maille endroit.

Retrouvailles

 Il fait froid et j'ai faim !

Quand ils sont arrivés de la grande ville pour passer Noël à la montagne, il faisait – 10° dehors. À l'intérieur ? mieux valait ne pas savoir !

Depuis la mort de la grand-mère, c'est le grand-père qui les reçoit. Il n'aime pas son gendre et il le fait savoir. Il sait qu'ils arriveront aux alentours de 21 h, alors il allume le feu dans la cheminée, met la cocotte à cuire vers 18 h. À 20 h 30, il est au lit et fait semblant de dormir quand la porte s'ouvre. Il a tout loisir d'entendre l'autre râler, pester, menacer. : c'est la dernière année que je passe Noël ici ! Il fait le coup tous les ans. Sylvie, elle, ne dit rien.

Elle tient à ces Noëls dans le chalet où ses grands-parents l'ont élevée. Elle aime son grand-père même si sa solitude le rend un peu revêche. Sa femme est partie depuis plusieurs années mais il ne se fait pas à son départ. C'est tellement injuste ! répète-t-il encore. C'est lui le plus âgé, c'est lui qui devait partir le premier. Depuis, il s'est refermé sur son chagrin, sur le vide immense qu'elle a laissé derrière elle. Il vit dans le passé. Le présent lui pèse. Quant à l'avenir, il a hâte d'aller la rejoindre.

Il y a bien la petite qui le retient un peu. Elle vient de fêter ses trente-deux ans mais c'est toujours la petite. Quand ses parents se sont séparés, elle avait cinq ans. Son fils, le père, est parti travailler à l'étranger, il n'est pas revenu souvent la voir. La mère, elle, a disparu. Ils n'ont rien fait pour la rechercher. Ils ont gardé la petite. Elle mettait tellement de gaîté dans la maison. Ils ont vécu tous les trois de belles années.

Et puis il y a eu les études. L'éloignement pendant l'année scolaire. Le retour pour les vacances. Le bonheur des retrouvailles, bonheur partagé par eux trois. Sylvie était discrète sur la vie qu'elle menait en ville aussi n'ont-ils pas vu venir ce jour où elle leur a présenté Gérard. L'homme de la capitale, l'homme d'un autre milieu qu'eux, le futur gendre. Ils ont eu beau se mettre sur leur trente-et-un pour le recevoir, ils ont bien vu sa réaction. Il y avait trop de différence. Eux, petites gens proches de la nature, lui, intellectuel urbain. Elle avait 27 ans, célibataire. Lui, 35 ans, divorcé avec deux enfants.

Comment fait-elle pour le supporter ? se demande tous les ans le grand-père. Comment s'y prend-elle pour lui imposer ces Noëls dans le chalet ? Pourquoi s'y plie-t-il ? Ce gendre est un mystère. Sylvie est un mystère. Tout devient un mystère pour lui. Quel sens a la vie ? Grave question qu'il se pose de plus en plus souvent.

Cette année-là, surprise ! Grande et belle surprise ! Sylvie annonce qu'elle est enceinte. Enceinte ! a répété, hébété, le grand-père. Je vais être maman ! Maman ! Oh grand-père, tu comprends ce que je te dis.Tu vas être arrière-grand-père ! Il lui a fallu du temps, beaucoup de temps pour réagir, et puis tu entends ça Yvonne, nous allons avoir un arrière petit enfant !Tout va recommencer ! Yvonne, tu te rends compte de la chance … Il n'a pas terminé sa phrase

Grand-père est mort. Mort de bonheur.


Haïku du jour, d'hier et de demain.

 

En boule sur le coussin

Un chaton ronronne

Le thé dans la tasse fume

dimanche 24 avril 2022

La boîte à camembert

 


Dans le village de St Hilaire de Briou - 61220 - c'est l'effervescence. Monsieur GILLOT, fromager de son métier, vient de recevoir "l'appellation d'origine protégée" pour son camembert.


Il s'la pète le père GILLOT ont dit certains.

C'est bien mérité ont dit les autres.


Voilà le village de St Hilaire de Briou - 61220 - coupé en deux. D'un côté les partisans de Gillot, de l'autre ses détracteurs. "Des jaloux" ont affirmé les premiers. "Pas du tout" ont répondu les seconds.


Entre les deux camps, il y ceux qui ne veulent pas se mouiller. Ceux qui veulent rester en bon terme avec tout le monde parce qu'on ne sait jamais de quel côté peut tourner le vent. Et le vent tourne forcément un jour ou l'autre.


Parmi eux il y a le couple Dumortier. La soixantaine bien tassée. Il font leurs courses aux heures où ils savent qu'ils seront seuls dans la supérette. Ils pourront acheter leur Gillot - comme on dit maintenant en parlant du camembert - sans être vus. C'est qu'ils en raffolent. Il est trop bon !

Gillot a bien mérité son AOP ! disent-ils quand ils sont vus par un partisan et ils filent sans rien ajouter.

Pffff, il est bien fier maintenant Môssieur Gillot ! disent-ils quand ils sont vus par un détracteur et ils filent sans rien ajouter.

Mais quand ils sont vus par les deux en même temps, ils regardent par terre, rangent discrètement leur Gillot dans leur cabas, payent et se sauvent. Ni vus ni connus.


Ni vus ni connus ? Pas vraiment, car partisans et détracteurs jettent sur leur fuite un regard amusé : ils ont l'air un peu péteux les Dumortier ! Depuis, ils sont la risée des deux camps. C'est tout juste s'ils ne vont pas se réconcilier sur leurs dos.



Le chemin de ronde

Le chemin de ronde est ENFIN terminé. J'ai cru ne jamais y arriver. Que de chutes il y a eu ! Que de cartes par terre, tordues, blessées ! Et des cris. Et des larmes. C'est trop difficile, ça ne fait que glisser !


Et puis, il a fallu beaucoup de tact pour ne pas mettre deux cartes qui se détestent sur un même pilier. Ménager les susceptibilités. Pas question de mélanger les têtes et les as avec un 7 ou un 8... On ne mélange pas les torchons avec les serpillières. Un vrai casse-tête.


Mais le résultat est là et j'en suis fier, moi l'architecte de sa majesté. Demain, c'est l'inauguration avec le roi, la reine, le prince, la princesse, toute la cour et beaucoup, beaucoup, beaucoup d'invités.


Je croise les doigts pour qu'il n'y ait pas un mauvais coup de vent dans la nuit qui mettrait tout à terre.

Je croise les doigts pour qu'il n'y ait pas de dispute entre le roi de cœur et l'as de pique au sujet de la dame de pique convoitée par le roi de cœur. Pas de mésalliance chez nous, les piques restent entre piques.

Je croise les doigts pour que le petit 7 de trèfle tienne le coup jusqu'à demain soir. Il m'a paru bien mal en point après toutes ses chutes. C'est vrai qu'il faut le supporter ce chemin de ronde. Sans faiblir. On ne demande pas de sourire, simplement de rester debout vaillamment.


Je leur fais confiance à mes cartes. Il y a eu des larmes mais aussi des fous rires. Elles ont cru dans mon entreprise. C'était osé je le reconnais et j'ai douté plus d'une fois. J'ai même failli abandonné. Plus d'une fois aussi. Mais le lendemain matin c'était oublié et on relevait ce qui était tombé la veille. Un vrai travail d'équipe.


Demain, c'est l'apothéose avec l'inauguration. Il y aura des animations toute la journée. Pour tous les âges. Et enfin, dans la soirée, avant le feu d'artifice, le roi soufflera et le chemin de ronde éphémère s'effondrera.


Alors les cartes s'en retourneront dans leur boîte. Un repos bien mérité.

Aïe ! a crié chaque branche coupée Tu étais trop haut  a dit le sécateur Mais mon ombre était utile les jours de grand soleil ! Elle reviend...